À propos

photo Pierre Laniau
photo Pierre Laniau

sur la route interminable,
sur la route entre ses deux sœurs,
la petite espérance s’avance.

C’est elle, cette petite, qui entraîne tout.
Car la foi ne voit que ce qui est,
Et elle, elle voit ce qui sera.
                            Charles Péguy

Quand je peins, je cherche avec délectation l’anomalie et la cohésion, la singularité, le temps perdu, l’égarement, je tente le certain et l’incertain. Comme pour une improvisation de jazz, je me crée des « grilles » au fil de ma pratique . Avec assiduité et droiture, j’obéis à mes désirs, humeurs, lubies, fureurs, en gardant le maximum de spontanéité jouissive dans l’exécution et dans le résultat. Et cela passe forcément par le plaisir de la matière « peinture »: les couleurs pures et ses mélanges singuliers, le mat, l’épaisseur, la légèreté, la transparence, l’empreinte d’objet, le tracé d’un jet de peinture, des cernes, des aplats, l’effleurement du pinceau, la brosse large, le tout petit pinceau, le bonheur des gestes lents, rapides, minutieux, violents, du frottement, de la charge, de l’eau …
L’atelier est pour moi l’endroit où personne ne bride ma liberté, mon appétence, ma sensualité et mes contradictions. J’organise le temps et l’espace à mon idée pour mon travail. Partout où je réinstalle mon atelier, Paris, Lecheria  Vénézuéla, Houston Texas, la vie de la toile me force au respect du temps et du rythme de la réalisation. Cela m’oblige à dompter ce cher bouillonnement que j’adore et que la vie entretient. Je cherche donc le bon mouvement extérieur et la bonne énergie intérieure qui me donnent la formule de mes envies. Seule la toile me laisse ma fantaisie, ma volupté, l’oubli et une insoumission déguisée en obéissance. Je tente alors de laisser exister l’esprit de ma toile sans me laisser aveugler par le résultat. J’ai besoin de temps, d’espace pour chercher et obtenir la bonne concentration. Je peins plusieurs toiles en même temps, comme cela, chaque intervention a le temps de sécher, de mûrir, de donner son résultat. L’ensemble des toiles exposées dans l’atelier permet un dialogue entre les toiles qui m’aide à clarifier ma pensée et mes sens. Mes idées se précisent, s’enrichissent. Une toile en comparaison de sa voisine, renforce le caractère de l’une,  laisse un vide là,  charge l’autre. Les qualités de l’une m’aide à voir les besoins de l’autre. Cette ronde des toiles asticote mon imaginaire, est un déclencheur magnifique et effrayant. Les toiles combinées les unes aux autres progressent, s’épanouissent et s’amendent les unes par rapport aux autres.
Il y a les  propositions jubilatoires données par « la matière » peinture, les règles demandées par l’atelier (temps et espace), et mon tempérament qui me guide dans cette fabrication. Cela crée une tension entre libération et contrôle, et, comme tout artiste, c’est cette félicité que je recherche. La tension peut être agréable ou désagréable, mais elle doit être là pour que la toile existe. L’existence des sens renforce le sens de l’existence.

Pour arrêter la toile, je cherche quelque chose d’inattendu, de singulier et d’agréable. Cela répond à mes critères de satisfaction.

Mes goûts et mes envies, auxquels  ma règle est d’obéir instinctivement, se sont construits au cours de ma vie, à l’école des Beaux Arts, au contact des musées et des peintres. Adolescente j’adorais Odilon Redon. Plus tard, Albert Oehlen et les peintres expressionnistes allemands. Ces derniers temps, je regarde la peinture surréaliste avec leur délire fantasmagorique, aussi des dessins comme ceux de Jockum Nordström, Jorge Queiros, Cy Twombly ou Henry Darger.

Lorsque j’arrête ma toile, il faut qu’elle existe encore en dehors de moi. Quelquefois l’espérance continue son chemin et c’est à celui qui regarde de trouver sa magie. La toile ne m’appartient plus. Quand la magie est là, j’ose avoir foi en l’espérance.